Le Vietnam de Vinaes
Entre ciel et terre
En février 2007, les retrouvailles avec Huu Ngoc lors du nouvel an vietnamien, a un goût de revenez-y auquel nous avons peu d’occasion d’assister à Hanoï depuis 1954. Nous nous retrouvons devant une assiette de "Bánh chưng" (gâteau traditionnel de riz gluant) que sa belle-fille dépose devant nous sur le guéridon. À quatre-vingt-neuf, il n’a rien perdu de sa spontanéité, parlant plus qu’il ne mange, répond sans hésitation à notre question :
‒ J’ai ton homme, mon vieux !
C’est ainsi que M. Bang nous reçoit à bras ouverts comme si nous étions de vieux amis :
‒ … Je vous montrerai la face cachée du Nord-Ouest que personne d’autre ne peut dévoiler.
Foin de vantardise : pour être adopté par les gens d’en haut dont il est si proche depuis plus d’un demi-siècle, il a dû se conditionner longtemps à vivre comme eux et avec eux sur la ligne des crêtes dans des conditions extrêmes. Ne serait-ce que la sous-alimentation, l’odeur des fauves et les ʺdouches sèchesʺ, que nul autre ne peut supporter plus de deux jours…

Diversité ethnique














Corps tendu comme un arc. Dans les profondeurs de cet arc ethnique conquis par la force des bras et la puissance des jarrets des montagnards issus des temps immémoriaux du sud de la Chine, qui s’y sont sédentarisés. La vie quotidienne se consacre au travail sur les flancs de montagne après de longues marches, l’organisme constamment sollicité, corps tendu comme un arc sur les pentes raides, sur un mur en terre battue en cours de construction, ou mollets englués dans la rizière visqueuse. À ce rythme et sans apport de protéine, l’espérance de vie dépasse rarement les soixante-cinq ans. La mortalité infantile atteint 50 % des nourrissons avant l’âge de cinq ans.
Les mains bleuies. Les jours du marché dominical, les femmes se parent de leur costume traditionnel. Les unes s’attroupent, s’affairent, remarquées de loin par les couleurs moirées, chatoyantes, enluminées. Les autres, Mongs de Sa Pa, les seules à fabriquer les tissus de lin indigo se promènent en groupes, tout de noir vêtues. Mains bleuies à force de se livrer à la teinture, sans cesse en mouvement, l'une tirant le fil de la besace en bandoulière, pour l’enrouler sous forme du 8 autour du pouce et du petit doigt déployés de l'autre, avant de transformer la petite pelote en une boule qu’elles enfouissent au fond du sac. À gauche, un Dzao avec l'enfant sur le dos tient des pièces de lin indigo. Ou encore celles-ci portant de simples corsages aux couleurs identitaires de leur groupe (noir, blanc, violet…) bavardent assises sur des blocs de pierre autour d’une table taillée dans la roche et garnie de plats cuisinés. Chignon sur le sommet de la tête, signe de femmes mariées.
Haut du front lisse et en sueur. Il y a en particulier un groupe identifiable à vue d'œil, ce sont les femmes d’un sous-groupe de Dzaos, "surnommées Dzaos au front rasé", coiffées d’un tissu éponge noué, assises derrière leurs paniers de légumes. Quand l’une d’elles l’enlève, se découvre alors le haut du front lisse et en sueur, cheveux plaqués et humides. Lorsque nous cherchons à savoir quelle est la signification de cette tradition, aucune n’est en mesure de nous donner une explication. Mais à peine avons-nous terminé notre phrase qu'une marchande, un berceau à ses côtés, assise en retrait, nous implore : " S'il vous plaît, aidez-moi à me débarrasser de ce bébé. Si vous n'en voulez pas, demandez à vos amis d'avoir la bonté de l'adopter ! ". Qu'auriez-vous fait à notre place ?
Liens de mariage souples. Chez les Tàys, il existe une forme d'union libre que le couple épris n'ont pas besoin de la bénédiction parentale. La femme conduit l'élu chez elle. Il s'intègre dans son nouveau foyer, remplit ses devoirs filiaux. Mais si les liens venaient à se rompre, tout se passerait sans drame apparent. Il laisserait alors tous ses biens en signe de reconnaissance, s'en irait à la tombée de la nuit par la porte latérale.
"Le Marché de l'amour". Aux deux extrémités est et ouest de l’arc ethnique, il existe des traditions de mariage dit « Le Marché de l’amour ». À l’origine, c’est une tradition apparue chez les Mongs du district de Mèo Vac (province Hà Giang), frontalier de la Chine. La légende raconte que les amours entre deux personnes d’ethnies différentes étant proscrites par leurs coutumes, ils se sont alors promis de se revoir tous les ans au cœur du printemps pour s'épancher sur leurs activités de l’année précédente. Cette tradition s'est exportée, on ne sait quand, à Sa Pa, dans la province de Lào Caï, à l’extrême ouest, avant de devenir une curiosité ethnologique que ne manque pas d'exploiter le tourisme et les médias. Mais à Sa Pa, ce Marché de l’amour se déroule maintenant le samedi soir tout au long de l’année.
Trente dollars par mois. Ces ethnies minoritaires sont des laissé-pour-compte, vivent des maigres produits de leurs terres ne dépassant pas de nos jours trente dollars par mois, se protègent par la vie communautaire régie par le matriarcat, car bon nombre d’hommes sont partis travailler au loin. Parfois certains décrochent le bonheur de s’expatrier en tant que manœuvres grâce au quota que le gouvernement accorde aux provinces pauvres. Mais cette expatriation devient le plus souvent un voyage sans retour qui peut transformer tout un village en régime matrimonial comme nous l’avons vu à Khang Chao où en trois visites en six ans, il n'y a eu qu'un seul nourrisson dans les bras de sa mère.
Entraide communautaire. À la saison de la moisson, sur les flancs de colline grouille toute une population solidaire, sans que les visiteurs que nous sommes réussissions à savoir d’où ils viennent, car on nous répond toujours : « De là-bas ! » en montrant l’horizon. C’est-à-dire à au moins une heure de marche.
Gare à la première bourde. Scène de vie étonnante, car autant ces femmes et ces hommes retroussent leurs manches pour s’entraider, symbole de leur cohésion sociale, autant ils aspirent à vivre isolés les uns des autres parmi les arbustes et potager. Mais au moindre appel que l’écho porte de maison en maison pour signaler, par exemple, notre présence à Khang Chao où vivent seize familles de Muongs, les femmes arrivent sur la pointe des pieds dans la salle commune en briques que nous avons fait construire en 2010, nous chassent d’un sourire pour dresser… la table sur des nattes étendues sur le carrelage. Cohésion certes, mais gare à la première bourde : les cadeaux personnels déclenchent aigreur et jalousie tenaces. Alors les produits alimentaires de premières nécessités : riz, sel, huile… que nous offrons sont consignés dans un cahier d’écolier avant que toutes signent d’une main hésitante. Puis vient le partage des gâteaux et des friandises accompagnés de thé fumant dans le froid humide…
"Terre bénie !". Sur le sentier du retour à Pom Coong (Maï Châu), le quartier général de notre association, l’un de nous demande à Mme Hiên, directrice des écoles de Maï Châu et initiatrice de tous nos projets, où pousse le manioc. Elle s’approche d’une haie, en casse une tige, l’enfonce entre deux pierres puis lui dit :
– Si vous revenez ici l’année prochaine, il y aura une pousse !
– Mais pourquoi vous ne la plantez pas en pleine terre ?
‒ Ces roches sont calcaires. Elles gardent l’humidité.
‒ Une terre bénie ! Ce n’est pas comme en Afrique, apprécie Marc, membre du conseil d'administration.
Une leçon de choses. À Xa Linh, en 2013, lors d'une tournée de distribution hivernale de vivres, nous distribuons des nu-pieds aux enfants. Le lendemain en venant à l'école, certains sont tout fiers de les montrer suspendus à leur cou, persuadés que ce sont des jouets, car ils sont habitués à marcher pieds nus comme leurs parents. À la maîtresse d'improviser une leçon de choses.



