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MÉCÈNE

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La mémoire vivante

Dans les années 90, une fois à la retraite, M. Bang décide de changer son fusil d’épaule, vérifie son matériel, devient alors un chasseur d’images anonyme. Mais qui sait qu’inlassablement, cet homme va à son rythme remercier les ethnies, sauveurs de combattants vietnamiens et parfois français, pendant la guerre d’Indochine, et gâter les enfants avec trois fois rien. Le seul à connaître les recoins du Vietnam des cimes où il est accueilli à bras ouvert.

 

Sous les cascades. Cette surprenante initiative n’est possible qu’après un conditionnement pour s’immerger dans la vie de tous les jours des gens d’en-haut, en particulier les Mèo s’établissant depuis toujours sur la ligne des crêtes. Seuls au monde et démunis de tout. L’eau étant rare, ils ne descendent vers la vallée qu’une fois par an pour se laver sous les cascades glacées, à l’abri des regards, ou plus souvent pour laver leur linge. D’où leur réputation d’être sale. Odeur de fauve et sous-alimentation que certains jeunes qui voulaient suivre son exemple, n’ont pas pu supporter plus de quelques jours.

Une leçon d’humanité. Ainsi, le côtoyer c’est l’occasion d’entendre le vécu de ses quatre campagnes (française, américaine, des Khmers rouges puis chinoise) écrit nulle part, et de découvrir les multiples facettes de sa générosité envers ceux qui vivent avec peu, hors de la civilisation. Une leçon d’humanité qui vaut davantage que les livres. Sans ces valeurs, dans une société où la vie sociale tend à devenir moins communautaire, et plus individualiste, inspirée de l’occident, comme nous le constatons sur place, personne ne comprendra jamais pourquoi cet homme-là a aidé une jeune Mường de Maï Châu à devenir la première diplômée d'université de Hanoï de toutes les ethnies confondues.

Tournois de football. Mais son coup de génie c’est d’avoir réussi à fédérer et à faire vivre ensemble les trois ethnies Thaï, Muong et Dzao de SA région de Diên Biên Phu. Pour les inciter à se côtoyer, à utiliser le vietnamien comme langue véhiculaire, il organise des tournois de football en arbitrant lui-même les rencontres, invente les fautes au gré de ses humeurs pour les rendre plus animés. Les acteurs désorientés s’arrêtent, gesticulent, s’interrogent, se font des commentaires noyés dans le brouhaha et l’hilarité des spectateurs. Il nous livre son secret : " Tu comprends, c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour les obliger à se parler ."

« Zizou-la-patte-folle ». Ainsi, le 12 juillet 1998, quand la France exulte, la coupe du monde au bout des bras, il acquiert aussi son titre de gloire, ‶Zizou-la-patte-folle‶, à force de donner des coups d’envoi qui tombent comme des feuilles mortes. Mais ces tournois ne sont en réalité que prétexte pour inciter ses ethnies qui vivent non seulement en autarcie mais aussi entre eux, complètement isolées les unes des autres, chaque foyer sur son parcelle de terre. Une fois les vainqueurs déclarés, il redevient le grand-père attentionné, offrant les friandises, gonflant les baudruches... devant les mines réjouies non seulement des enfants mais aussi parfois des mères de famille.

"Sans cet homme-là". À Pom Coong du district de Maï Châu, un après-midi de mars 2014, avant de les quitter, nous remettons à l’aubergiste Duc et ses enfants un DVD des souvenirs de nos multiples séjours. Ils regardent la jaquette sur laquelle « Zizou » est bien en évidence à côté des élèves d’une école maternelle. Il nous fait cette confidence :

- Sans cet homme-là, je ne sais pas où nous aurions été aujourd’hui, dit-il en balayant du regard la chaîne des montagnes qui entoure sa verte vallée.

"Rolf Rodel, tu m’as fait chialer". Mais au printemps 2015, l’âge d’une nouvelle retraite sonne. Son cœur tire la sonnette d’alarme quelque part sur les hauteurs de Diên Biên Phu, sous le regard inquiet d’un ancien combattant français. Venu de France pour revivre un parcours de quelque 2 000 kilomètres aux côtés de cet ancien photographe pour revisiter les coins et recoins d'affrontements d’autrefois. L’évocateur du passé lui avoue que les soldats vietnamiens admirent beaucoup Bigeard : Trois fois encerclé, trois fois échappé, et que s’il avait été nommé à la tête du commandement, les Français auraient sans doute gagné. Il avait tout compris, ce colonel des années 1950 revenu sur le terrain, en 1994, général retraité, fraternellement accueilli par ses anciens adversaires qu’il appelait "les Viêts"  et aussi par les Thaïs ayant combattu aux côtés des Français… Devant le mausolée à la mémoire des soldats français, construit par un légionnaire allemand, il maugréait contre son gouvernement qui n’a toujours rien fait pour ses combattants et conclut : "Rolf Rodel, tu m’as fait chialer. Merci."

...Soudain, le sol se dérobe sous ses pieds, il perd connaissance. Lorsqu’il revient à lui, il se souvient de rien. L’ancien militaire lui murmure : "Vous avez eu une alerte. Mais vous êtes sain et sauf.  On m’a laissé veiller sur vous… "

 

Postface

M. Bang nous révélera-t-il un jour si ce combattant était le soldat, le jour de l’assaut final, à Diên Biên Phu, gisant à ses pieds, alors que son pistolet était pointé sur sa tempe, devant un chaos dantesque… ? En tous cas, il nous soufflera qu’un silence de recueillement tombe après l’allégresse générale, et que son bras en se détendant fait un plouf dans la boue devant tant de cadavres disloqués, enchevêtrés dans des mares de sang ruisselantes d’où émane une odeur fétide… : « Tous ont été ensevelis dans des fosses communes. Il n’y a plus ni de vainqueurs ni de vaincus. Il n’y a que des héros », soupire-t-il.

Et sa voix se ralentit, se confond au silence.